Petite revue de presse des positions des autorités publiques vis-à-vis des crypto-devises

Par Levy-Sergio Mutemba

La deuxième moitié de l’année aura été caractérisée par les flux d’information particulièrement nombreux émanant des autorités publiques au sujet des crypto-monnaies. L’envolée spectaculaire du cours du Bitcoin «core» (BTC), entre autres, qui s’est appréciée de plus de 1800% depuis fin décembre 2016, ne manque pas d’attirer l’attention des dirigeants politiques, des régulateurs de marché et des banques centrales.

 

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Performances comparatives de Litecoin (LTC), Bitcoin (BTC) et Bitcoin Cash (BCH).
Source: Yahoo.com

En dépit de ce que peuvent laisser entendre les gros titres, gouvernements et autorités monétaires se montrent relativement conciliants vis-à-vis des crypto-monnaies. En Europe, au lieu de se concentrer sur la régulation des monnaies alternatives, le Parlement européen et l’Union européenne (UE) préfèrent se limiter à la mise en place d’instruments conçus pour combattre la criminalité sur internet via les crypto-devises.

«L’un des défis les plus importants n’est pas de savoir avec quelle rapidité et jusqu’à quel point réguler, mais de savoir comment surveiller correctement cette technologie qui évolue rapidement», avait déclaré Olivier Salles, membre de la Commission européenne, dans un article publié en 2016 sur le site du Parlement européen.

Dimanche 17 décembre, le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire, a invité les membres du G20 à discuter d’une régulation des crypto-monnaies. «Je proposerai à la prochaine présidence du G20, l’Argentine, que nous discutions ensemble de la question du bitcoin lors du prochain sommet d’avril», a expliqué le ministre en réponse aux questions de La Chaîne de l’Information (LCI).

Bruno Le Maire
Le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, veut être «là pour garantir la sécurité aux épargnants».

«Il y a évidemment un risque de spéculation. Nous avons besoin de considérer et examiner cela et étudier (…) la façon dont nous pouvons réguler le bitcoin avec les autres membres du G20». Bruno Le Maire a également assuré être «là pour garantir la sécurité aux épargnants» tout en évoquant le risque que les crypto-monnaies servent de trafic de drogue, au financement du terrorisme et d’autres activités illégales.

Ces déclarations interviennent deux jours après que les États membres de l‘UE et les parlementaires européens se sont mis d‘accord pour renforcer la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme sur les plates-formes d’échange des monnaies virtuelles.

En Suisse, c’est le secteur privé, en particulier le secteur bancaire, qui semble se montrer plus préoccupé par la concurrence non bancaire des systèmes de paiement numériques. Dimanche, Axel Weber, président du conseil d’administration de la banque UBS, a déclaré dans une interview à l’hebdomadaire alémanique NZZ am Sonntag ne pas considérer les bitcoins comme une monnaie et a demandé aux régulateurs d’intervenir.

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Le président du conseil d’administration d’UBS ne voit pas du tout d’un bon oeil les crypto-devises. Source photo: CNBC

A mon sens, les bitcoins ne sont pas de l’argent», celles-ci ne remplissant, selon lui, aucune des trois fonctions de la monnaie. Axel Weber explique que les bitcoins ne sont pas un moyen de paiement universellement reconnu et ne peuvent pas constituer une bonne mesure de la valeur des biens dès lors que les prix ne sont pas libellés en bitcoins. Sans parler de l’instabilité des cours des bitcoins, leur reniant ainsi, toujours selon président de la banque suisse, le statut de réserve de valeur.

S’alignant sur l’intervention séparée d’Axel Weber, la Banque nationale suisse (BNS) se montre cependant moins virulente. Interrogée hier par la Radio Télévision Suisse (RTS), Andréa Maechler, membre du directoire de la BNS, estime que les crypto-devises ont vocation à être des «instruments d’investissement à but spéculatif» et ne voit pas celles-ci «prendre la forme d’une vraie monnaie».

Andréa Maechler ne conçoit pas non plus que les caisses de pension suisses se mettent à inclure de telles devises dans leurs bilans. Même si son scepticisme est patent, la responsable de l’institut d’émission suisse n’a pas évoqué de mesures de réglementation des monnaies alternatives. À défaut d’être des monnaies, Andréa Maechler ne nie pas, au moins, la fonction du bitcoin en tant qu’actif financier numérique.

C’est du reste dans ce pays que les premières banques régulées (Swissquote, Vontobel, Leonteq Securities, Falcon Private Bank) ont commencé à offrir des produits financiers basés sur BTC. C’est également en Suisse, dans le canton de Zoug, que serait né, selon le journal Le Temps, la monnaie virtuelle Ethereum (ETC).

Zoug, là où est précisément basée la silicon valley crypto-monétaire suisse, Crypto Valley, un écosystème complet de technologies de la chaîne de blocs, soutenu par le gouvernement suisse et servant, entre autres, d’incubateur pour les start-ups actives dans le domaine des crypto-devises.

«Nous soutenons et mettons en rapport les start-ups et les entreprises bien établies à travers des recommandations en matière de politiques, des projets de secteurs verticaux, nourrissant et permettant la recherche, ainsi que des conférences, des hackathons et autres événements liés à notre industrie», précise Crypto Valley sur son site web.

C’est en Suisse également qu’ont été émis les premiers trackers au monde sur BTC, par la banque Vontobel, basée à Zurich. Ces certificats, au nombre de deux dont un sans échéance («open-end») et en franc suisse, reflètent la performance quotidienne de la crypto-devise. Ils figurent parmi les produits financiers les plus populaires en Suisse et son négociés sur la plateforme SIX Structured Products, surveillée par l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA).

Vontobel Tracker sur Bitcoin BTC
Le certificat tracker de la banque d’investissement suisse Vontobel (ISIN CH0382903356) a été émis le 30 octobre 2017, en dollars. Son prix a déjà été multiplié par 4 fois environ. Source: SIX Structured Products

Cette place de marché dédiée aux produits structurés y traitent également les premiers mini futures (mini contrats à terme) sur BTC, acheteurs et vendeurs, émis il y a environ un mois par Vontobel et Leonteq Securities. Sur une terre où la liberté économique y est, à bien des égards, supérieures à celle que l’on constate aux États-Unis, les autorités ne forment apparemment aucune opposition à l’innovation financière.

Aux États-Unis, l’attitude du régulateur est pour le moins volatile. Après avoir clairement écarté l’idée d’autoriser le négoce de fonds négociables en bourse (ETF) et les produits dérivés sur sol américain, en début d’année, le gendarme des marchés financiers, la Securities and Exchange Commission (SEC), a fait volte-face, souligne l’Agefi dans son édition du 18 décembre.

Non seulement elle a permis à des produits infiniment plus complexes tels que des contrats à terme d’être négociés au Chicago Board Options Exchange (CBOE), depuis dimanche 10 décembre, puis, depuis hier soir, au Chicago Mercantile Exchange (CME). Ce retournement a incité des émetteurs d’ETF qui avait déposé des demandes d’autorisation plus tôt dans l’année à les reformuler auprès de la SEC.

Contrat à terme Bitcoin Mars 2018 - Lundi 18.12.2017
Le contrat à terme MARS 2018 XBT/H8 sur Bitcoin enregistre un rendement de 24% environ depuis son émission le 10 décembre 2017. Source: CBOE Global Markets.

Le Financial Times a rapporté hier que le fonds Van Eck, spécialiste des ETF sur l’or (dont son fonds phare Van Eck Vectors Gold Miners ETF), aurait déposé une demande d’autorisation la semaine. Rex ETFs, qui émet des ETF sur le S&P 500 couverts par l’or, l’un des leaders mondiaux des ETF à effet de levier et à performance inversée, Direxion Investments, auraient fait de même.

Si la SEC devait donner son feu vert, les émetteurs, sponsorisés par leurs banque d’investissement respectives, trouveraient là un moyen à faible coût du capital de lever des fonds auprès des investisseurs intéressés par les crypto-devises mais méfiants vis-à-vis des places de marché spot où ces dernières sont cotées. Ce qui est généralement le cas des investisseurs institutionnels.
Eric Balchanus, l’auteur du guide d’investissement Institutional ETF Toolbox, a récemment tweeté une capture d’écran édifiante du terminal Bloomberg où apparaissent les principales caractéristiques des exchange-traded notes (ETN) sur BTC, émis par le fournisseur suédois XBT Provider (sponsorisé par Global Advisors).

COINXBT, BS, BEE Perf et AuM

Les actifs gérés par les deux versions de l’ETN (en dollar et en couronne suédoise) dépasse 1,2 milliard de dollars. Ceux-ci ont été multipliés par cinq depuis le mois de septembre. En deux ans d’existence, ces deux fonds dépassent déjà les actifs gérés de plus 85% des ETF traditionnels actuellement échangés dans le monde. Source: XBT Provider.

On y voit que le total des actifs gérés par les deux versions de l’ETN (en dollar et en couronne suédoise) dépasse 1,2 milliard de dollars. Ceux-ci ont été multipliés par cinq depuis le mois de septembre. En deux ans d’existence, ces deux fonds dépassent déjà les actifs gérés de plus 85% des ETF traditionnels actuellement échangés dans le monde.

Se voulant désormais plus pédagogue vis-à-vis des investisseurs et des professionnels de la finance, le président de la SEC, Jay Clayton, a publié lundi 11 décembre sur le site de l’institution de régulation une lettre officielle à leur attention. Dans laquelle il formule ses recommandations quant à la façon d’aborder les produits financiers liés aux systèmes de paiement décentralisés.

Les prévenant qu’«il y a substantiellement moins de protection dans ces produits» et les invitant «à poser des questions à leurs fournisseurs et à exiger d’eux des réponses claires». Faisant référence aux émissions d’actifs numériques échangeables contre des crypto-monnaies (initial coin offering, ICO), Jay Clayton ne cache pas son «intérêt» pour celles-ci, «en particulier pour les projets innovants».

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Retour sur investissement (RoI) des token depuis leur émission via des levées de fonds publiques (Initial coin offerings, « ICO »). Source: http://www.icostats.com.

Mais il insiste sur le fait que ce n’est pas parce que des actifs numériques sont négociés sur une chaîne de blocs que ceux-ci doivent l’être sans la supervision d’une autorité légale. «En d’autres termes, remplacer des parts d’entreprises inscrites dans un registre central par des parts de projets inscrites dans des registres distribués modifie certes la forme de la transaction mais non sa substance», explique Jay Clayton.

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Le régime des sanctions crée un «besoin objectif» pour les crypto-monnaies. Vladimir Poutine songe à un « rouble crypto-national ». Source Photo: www.putin.blog

Un autre État non moins significatif, la Russie, songe sérieusement à introduire les crypto-devises dans son système monétaire. Le journal russe Rambler New Service a rapporté vendredi que le conseilleur du président russe Valdimir Poutine, Sergei Glazyev, estimait que le régime des sanctions avait créé un «besoin objectif» pour les crypto-monnaies. Dans un article traduit par le spécialiste du calcul des blocs de chaîne Bigblock Datacenter, cet économiste et membre du Conseil national des financer à la Banque de Russie a ainsi «plaidé pour la création d’un rouble crypto-national».

Enfin, en Asie, l’autorité de surveillance sud-coréen des marchés financiers, la Financial Services Commission (FSC), par la voix de son président Choi Jong-ku, a récemment informé qu’une équipe de travail avait été constituée, afin d’élaborer une stratégie empêchant l’ingérence de criminels et autres groupes organisés dans le système.

Il a insisté sur le fait qu’il ne s’agit pas de bannir les bitcoins, même si la Corée du Sud interdit aux institutions financières du pays de négocier des crypto-devises. Cette insistance s’explique par le fait que l’industrie locale des médias a relayé des rumeurs infondées et inexactes, selon lesquelles les autorités prévoyaient de bannir toutes formes de transactions liées aux crypto-devises, notamment en raison du mouvement d’exubérance spéculative qui affecte la jeunesse du pays, en particulier ses étudiants.

En attendant, plus de 40 entreprises de l’Association coréenne de la Chaîne de Blocs (Korean Blockchain Industry Association), comprenant des places de marché comme Bithumb, Coinone et Korbit, ont conjointement annoncé vendredi dernier avoir pris elles-mêmes des mesures d’autorégulation afin de protéger les investisseurs.

Rédigé par Ondines Digitales

Une équipe de journalistes indépendants spécialisés dans la finance et l'investissement, accompagnant les bouleversements structurels des marchés des capitaux et du système bancaire suscités par la montée en puissance des technologies de stockage et de transmission de données décentralisées.

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